| - Gallimard Jeunesse > Entretien avec Christine Baker.... |
Entretien avec Christine Baker, directrice éditoriale de Gallimard Jeunesse, qui analyse le phénomène Harry Potter et l’univers magique de son auteur, J. K. Rowling.
Tous les records de vente battus, en anglais, dès la mise en vente. Est-ce rassurant pour Gallimard qui publie en langue française – Harry Potter et l’Ordre du Phénix le 3 décembre prochain ?
CHRISTINE BAKER :
Nous n’avions pas besoin d’être « rassurés » sur l’engouement que provoque Harry Potter. Comme les autres éditeurs internationaux, qui sont le plus souvent des maisons d’édition également familiales et indépendantes (comme Scholastic aux Etats-Unis et Bloomsbury à Londres), nous avons pris le pari voilà six ans, de signer avec une jeune femme totalement inconnue.
Il y avait en effet dans son manuscrit ce qui définit un véritable auteur : un univers personnel. D’autant que cette inconnue annonçait, d’emblée, que son œuvre compterait sept volumes, ce qui était à la fois un risque et une ambition dont la force m’a frappée.
Pas plus qu’elle nous n’aurions pu prédire que son œuvre deviendrait un vrai phénomène de société ! Harry Potter est un projet sincère, authentique, que J.K. Rowling a porté et mûri pendant plusieurs années en elle. Ce projet est devenu un défi, à chaque étape plus périlleux. Et, une fois de plus, elle le relève à merveille et nous éblouit ! Ses éditeurs, ses lecteurs ont eu raison de lui faire confiance.
D’ailleurs, tous les sondages effectués auprès de jeunes lecteurs publiés dans la presse le prouvent (2). Je ne peux que répéter ce que j’ai écrit spontanément à son agent Christopher Little, aussitôt après avoir lu d’une traite le livre en anglais, au moment de sa sortie : « Mission Accomplie. Jo ne nous a pas déçus. Car, envers et contre tout, elle reste d’abord fidèle à elle-même, à Harry Potter et à ses lecteurs ».
Le tome V séduit par les promesses qu’il tient : le héros, devenu « ado », traverse une crise tout à la fois morale, politique et… de croissance. Sans rien perdre de l’humour « potterien », le livre V affiche d’emblée une atmosphère beaucoup plus sombre que dans les épisodes précédents. En particulier avec la mise en place d’un système totalitaire qui enserre Harry et ses amis, avec son lot de collaborateurs mais aussi de résistants. Sans jamais être gommée, la sorcellerie, n’est plus, loin s’en faut, l’unique moteur du plaisir de lire ces aventures. Si elle l’a jamais été.
ENVERS ET CONTRE TOUT
« Mission accomplie », certes. Mais pourquoi « envers et contre tout ? »
C.B. : Si j’affirme qu’elle est restée fidèle à elle-même et à Harry Potter « envers et contre tout » c’est qu’elle aurait pu maintes fois déjà abandonner, ou faiblir.
Dès les années 90, il lui a fallu se battre envers et contre tout dans le malheur et la solitude. Malgré un mariage raté et le fait d’avoir à élever seule sa fille Jessica, malgré le sentiment de culpabilité éprouvé à écrire cette histoire au lieu de se préparer à des examens qui lui auraient permis d’améliorer sa situation matérielle ; malgré la mort de sa mère adorée à l’âge de 45 ans après une longue maladie invalidante ; malgré le refus répété d’éditeurs, elle a persévéré.
Or voilà que, dans les années 2000, cette jeune femme devient brutalement richissime et célébrissime. La tête aurait pu lui tourner et de nouveau elle aurait pu tout abandonner.
Aujourd’hui il s’est vendu plus de 200 millions de livres, traduits en 55 langues, dans 200 pays ! Heureuse maintenant dans sa nouvelle vie, avec un nouveau mari et un nouveau bébé, David, né en mars dernier, elle doit cependant faire face à la lourde pression du succès et à cette extraordinaire attente « planétaire » qu’aucun autre auteur n’a jamais connu. Surtout au pays du tabloïd-roi, qui, s’emparant de toute vie privée, traque et force la jeune femme une fois encore à vivre dans l’isolement. Même si celui-ci est désormais splendide, dans une grande maison où elle a choisi une petite pièce pour écrire, alors qu’auparavant elle aimait travailler dans les cafés, en particulier dans le pub que tenait son beau-frère, le Nicolson’s. Jo. Elle revenait de Porto après l’échec de son premier mariage avec un journaliste portugais, et elle avait choisi de s’établir en Ecosse, à Edimbourg, où résidait sa sœur.
Célébrité, fortune, cage dorée, pression due à l’attente sans précédent de son nouvel ouvrage… : J.K. R. aurait pu décevoir. Or voilà qu’elle nous stupéfie avec ce roman encore plus grand, plus complexe que les précédents, mais que l’on ne peut comprendre et apprécier que si l’on a lu les épisodes précédents. Son talent est pour moi totalement intact.
Comment définiriez-vous ce talent ?
C.B. : C’est un talent d’écrivain. D’un écrivain pétri de littérature, aussi bien pour adultes que pour enfants, telle celle de Dickens, Stevenson, ou encore Lewis Carroll identifiés chez nous comme une spécificité britannique. J.K. Rowling qui a tant aimé lire durant son enfance possède un vrai talent d’écriture. Elle sait parfaitement architecturer des histoires complexes et subtiles tout en écrivant dans une langue simple, efficace, qui maintient un rythme haletant et sait jouer sur l’humour. Elle possède également l’art de prendre en compte la réalité des choses : ses héros vieillissent, comme ses lecteurs, dans l’ordre du temps, de la vie et de la mort. Ils n’ont pas le même âge dans ce tome V qu’au début de leurs aventures, ce qui est beaucoup plus ardu à orchestrer qu’il n’y paraît, car c’est exceptionnel chez des héros récurrents ! Et que ces héros, passant de l’enfance à l’adolescence soient soumis aux difficultés propres à la vie réelle, en proie à des sentiments comme la jalousie, la colère, le doute, voilà qui est également rare. Il y a certes l’école de magie ou les combats de Quidditch et l’inventivité à juste titre célèbre de J.K. Rowling, mais le fait qu’elle considère les enfants comme des personnes à part entière est la source de l’engouement des jeunes générations qui sont à l’origine du phénomène Harry Potter.
Voulez-vous dire qu’elle échappe au manichéisme fréquent dans la littérature enfantine ?
C.B. : J.K. R. n’est jamais manichéenne. Le mal et le bien sont comme les revers d’une même médaille, intimement liés. Les héros sont vulnérables et à l’inverse, même lorsque le destin semble marquer un personnage de son sceau, chacun garde toujours son libre arbitre.
Le tome V bat un autre record : le nombre de pages…
C.B. : L’auteur va, là encore, à contre-courant de toutes les idées reçues.
Avant elle, avant le succès d’Harry Potter, on prétendait que les enfants d’aujourd’hui, gavés de télévision et de jeux vidéo, ne pouvaient plus lire un livre sans images voire se concentrer un quart d’heure sur un texte ! Qu’ils ne pouvaient aller que vers la BD. Qu’ils seraient incapables d’absorber un « pavé » !
Or Harry V comporte près de 800 pages en anglais, et en comptera plus de 900 en français. En somme, s’adressant à la planète entière, J.K. R. nous montre que tout est possible en littérature, celle de jeunesse en particulier. Et même que le conte de fées peut devenir réalité… Aussi bien pour l’auteur que pour son héros !
Certains voient dans Harry Potter une opération d’abord de marketing, en pointant notamment le rite de la sortie des nouveaux épisodes : un secret jalousement préservé, une révélation à minuit…
C.B. : Ce qui caractérise J.K. Rowling, c’est d’être fidèle à elle-même, à Harry Potter, mais aussi à ses fans. Quand on est un auteur à suspense, cela commence par le respect du secret. Pour elle, ce secret est fondamental vis-à-vis de chaque lecteur. Seules six personnes au monde ont eu accès au manuscrit de L’Ordre du Phénix…
Quant à la sortie du livre en anglais pour le solstice d’été, à l’heure où commence l’action du tome V, elle participe du mythe moderne ; cet extraordinaire « sacralisation » qui a fait, par exemple, et déjà de leur vivant, toute la différence entre les Beatles et d’autres groupes… Quoi qu’il en soit, « le marketing » n’a aucune chance de fonctionner s’il ne repose pas sur un vrai talent d’auteur.
Ce phénomène exceptionnel a effectivement des paramètres exceptionnels mais il n’y a rien de machiavélique dans tout cela. Simplement le désir de répondre dignement à une attente immense. Les éditeurs de Harry Potter se doivent de protéger et d’accompagner ce succès, dû à la qualité de l’œuvre. Et puis, que ceux qui critiquent le prétendu « hype », ou hypermédiatisation, n’oublient pas ce que déclarent nombre de confrères auteurs pour la jeunesse et donc « rivaux » de J.K. Rowling « Il y a du « hype » ? Bravo et tant mieux, car c’est tout le livre de jeunesse et la lecture qui en profitent ! »
AUJOURD’HUI, LIRE C’EST COOL
J.K. R. parle-t-elle aussi aux adultes ?
C.B. : Il est vrai que l’on a vu des quotidiens britanniques titrer à propos du tome V : « Now Reading is cool » reprenant le propos de jeunes lecteurs fans. Mais pour le tome IV, le « New Yorker » – certainement la plus élitiste des revues littéraires –, avait déjà consacré un article approfondi et élogieux à Harry Potter en direction du public adulte ». Balzac, pour sa « Comédie humaine » dessinait les profils de ses héros, modelait en terre certains de ses personnages afin de les retrouver, sans risque de se tromper, d’oublier, d’un épisode à l’autre. J.K. Rowling, elle, rédige pour chaque personnage, même de second plan, un cahier entier sur sa vie, ses goûts, avec des croquis. Et cela même si elle ne doit jamais avoir recours à aucun de ces détails par la suite ! Juste pour être sûre.
Car, et c’est là un fait essentiel : l’auteur anticipe à très long terme. Elle a d’ailleurs déjà écrit l’ultime chapitre du dernier tome, le VIIème. Et elle est la seule à le connaître. Ce chapitre, déjà rédigé et mis en lieu sûr, est pour elle comme la lueur au bout du tunnel, le but à atteindre au cours de la rédaction des deux volumes qui lui restent encore à écrire.
Ce sont cependant les enfants qui ont bâti son succès ?
C’est bien au monde de l’enfance que J.K. R. s’est tout d’abord adressée. Et ce sont les enfants qui se sont passé le mot. Tout a commencé dans les cours de récréation. C’est vraiment de là que tout l’élan est venu !
L’auteur avait été extrêmement surprise lorsqu’on lui a dit qu’elle avait déjà vendu quelque 30 000 exemplaires du premier tome, puisqu’elle en attendait à peine le dixième ! Ses premiers lecteurs restent bien sûr en premier les enfants ; mais s’y sont ajoutés les parents de ces jeunes fans, intrigués par le phénomène et qui ont voulu comprendre, des adolescents qui ne lisaient pas ou plus, des adultes, jeunes ou moins jeunes, qui ont gardé une fraîcheur d’âme. Il était temps que la littérature de jeunesse connaisse cette « revanche » !
Elle est donc un écrivain pour la jeunesse qui a conquis d’autres territoires ?
C.B. : Je ne peux que citer Stephen King qui a déclaré après avoir lu le tome V : « Je suis un super fan. Ces livres sont pour tout le monde. Ils seront là encore dans cinquante ou cent ans. Ils feront partie de notre patrimoine littéraire. Pendant le week-end de publication en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, le chiffre brut de recettes de ce livre a dépassé les recettes de « The Hulk ». Quand avez-vous vu les recettes d’un livre battre celles d’un film ? »
Alors pour quand le tome VI ?
C.B. : Le secret le plus absolu doit toujours entourer l’œuvre à venir et tout ce que je sais c’est que J.K. R. a déjà commencé à l’écrire. Pendant la rédaction du tome IV (Harry Potter et la Coupe de Feu), elle a avoué qu’à certains moments, elle aurait voulu se casser le bras pour avoir l’excuse d’arrêter d’écrire ! Après avoir publié un livre par an, elle avait demandé un délai plus long pour le tome V, afin de reprendre son souffle, de se ressourcer, après plusieurs années ininterrompues passées quasiment en état d’apnée dans Harry Potter. Après quelques brefs mois de pause, elle aura en définitive mis à peu près dix-huit mois à rédiger L’Ordre du phénix, ce qui n’est pas énorme pour un roman aussi long et aussi riche ! D’après elle, le tome VI pourrait être plus aisé à écrire et sera sans doute plus court. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Même si, comme tous les lecteurs, grands et petits, nous, ses éditeurs, sommes déjà follement impatients de le lire.
1) records pulvérisés : voir encadré derniers chiffres
(2) Voir le panel et les citations des enfants cités par exemple dans le Sunday Times du 22/6/03
(3)
juillet 2000